Publié par Chiara Romano

Al Idrissi : géographe arabe et les origines de la pasta

Al Idrissi, le géographe arabe qui a mis la pasta sur la carte du monde Mis à jour le 11/07/2026 par Chiara Romano Al Idrissi reste l'une des figures les plus fascinantes de la Méditerranée médiévale : géographe, cartographe et érudit arabe du XIIe siècle, il a vécu à la cour normande de Palerme et signé l'une des premières mentions écrites de la pasta dans l'histoire. Pour qui s'intéresse aux racines profondes de la cuisine italienne, son œuvre est un trésor brut, encore trop méconnu en dehors

11 juillet 2026

Reproduction d'une carte médiévale de style Al Idrissi posée sur une table en bois sicilienne, accompagnée d'un bol de pasta sèche et de safran
Reproduction d'une carte médiévale de style Al Idrissi posée sur une table en bois sicilienne, accompagnée d'un bol de pasta sèche et de safran

Al Idrissi, le géographe arabe qui a mis la pasta sur la carte du monde

Mis à jour le 11/07/2026 par Chiara Romano

Al Idrissi reste l'une des figures les plus fascinantes de la Méditerranée médiévale : géographe, cartographe et érudit arabe du XIIe siècle, il a vécu à la cour normande de Palerme et signé l'une des premières mentions écrites de la pasta dans l'histoire. Pour qui s'intéresse aux racines profondes de la cuisine italienne, son œuvre est un trésor brut, encore trop méconnu en dehors des cercles académiques.

Reproduction d'une carte médiévale de style Al Idrissi posée sur une table en bois sicilienne, accompagnée d'un bol de pasta sèche et de safran

Qui est Al Idrissi ?

Al Idrissi — de son nom complet Muhammad ibn Muhammad ibn Abdullah ibn Idris al-Hammudi al-Hasani al-Idrisi — est né vers 1100 à Ceuta, au Maroc, dans une famille noble d'origine arabe revendiquant une descendance du Prophète. Géographe, botaniste, médecin et cartographe, il a passé une grande partie de sa vie adulte à Palerme, à la cour du roi normand Roger II de Sicile, qui l'avait invité pour sa science rare et son sens de l'observation.

Il y a dans cette biographie quelque chose qui m'a toujours ému : un érudit arabe, dans une cour chrétienne normande, sur une île où le grec byzantin, l'arabe et le latin cohabitaient dans les mêmes ruelles. Palerme au XIIe siècle, c'est exactement ça — une ville où trois civilisations mangeaient à la même table, au sens propre comme au sens figuré.

Al Idrissi y travaille pendant quinze ans à la réalisation d'un atlas mondial et d'une encyclopédie géographique commandée par Roger II. Il voyage, compile, interroge navigateurs et marchands, confronte les sources grecques et arabes. Son travail aboutit en 1154 à l'un des monuments intellectuels du Moyen Âge.

Pourquoi Al Idrissi est-il lié à l'histoire de la pasta ?

Al Idrissi est lié à l'histoire de la pasta parce que son encyclopédie géographique de 1154 contient l'une des toutes premières mentions écrites connues d'un aliment à base de pâte séchée produit en Sicile et exporté à travers la Méditerranée.

Dans son œuvre majeure, connue sous le titre latinisé Kitab nuzhat al-mushtaq fi ikhtiraq al-afaq (traduit approximativement par "Le Livre des itinéraires agréables à travers les horizons du monde"), Al Idrissi décrit le bourg de Trabia, situé à une trentaine de kilomètres à l'est de Palerme. Il y mentionne une production artisanale d'itriyya — terme arabe désignant des filaments de pâte séchée très proches de ce que nous appellerions aujourd'hui des vermicelles — exportée "par bateaux entiers" vers la Calabre, les autres régions d'Italie du Sud et jusqu'en Afrique du Nord.

Ce passage est régulièrement cité par les historiens de l'alimentation comme l'une des preuves documentaires les plus solides de l'existence d'une pasta industrielle (ou du moins proto-industrielle) en Sicile normande. Il figure notamment dans les travaux du médiéviste Charles Perry, spécialiste de l'alimentation arabe médiévale, et a été relayé par des institutions comme l'Accademia della Crusca, gardienne de la langue italienne, dans ses recherches étymologiques sur le mot pasta.

Vue aérienne du village côtier de Trabia en Sicile, lieu de production de pasta séchée décrit par Al Idrissi au XIIe siècle, avec mer Méditerranée en arrière-plan

La Sicile normande : un carrefour de cultures culinaires

La Sicile normande du XIIe siècle est un carrefour de cultures culinaires sans équivalent dans l'Europe médiévale, où les influences arabes, byzantines et normandes se fondent dans une gastronomie unique.

Quand Roger II prend le contrôle de la Sicile, il ne cherche pas à effacer les deux siècles d'occupation arabe qui précèdent. Au contraire. Il conserve des administrateurs arabes, maintient la langue arabe comme langue officielle aux côtés du latin et du grec, et accueille des érudits comme Al Idrissi. Cette tolérance pragmatique produit une culture de la table extraordinaire.

Les techniques arabes de conservation des aliments — séchage, salage, usage intensif des épices — se marient aux produits locaux siciliens : blé dur, agrumes, amandes, pistaches, poissons. C'est dans ce contexte que la production d'itriyya à Trabia prend tout son sens : les Arabes maîtrisaient depuis longtemps la fabrication de pâtes séchées, adaptées aux longues traversées maritimes et aux conditions climatiques chaudes. La Sicile, avec son blé dur de qualité exceptionnelle, était le terrain idéal pour industrialiser cette production.

Voici les grandes influences culturelles qui façonnent la gastronomie sicilienne de cette époque :

  • Arabes : pasta séchée, épices (cannelle, safran, cumin), agrumes, couscous, recettes sucrées-salées
  • Byzantins : techniques de conservation du poisson, usage de l'huile d'olive, légumineuses
  • Normands : viandes rôties, produits laitiers, organisation des repas en service à l'européenne
  • Commerce méditerranéen : sel de Trapani, thon, câpres, huiles du Maghreb et de Grèce
Cette superposition d'héritages explique pourquoi la gastronomie sicilienne reste à ce jour la plus "métissée" des cuisines régionales italiennes. Je l'ai compris la première fois que j'ai goûté un pasta con le sarde à Palerme : ce mélange de sardines, de fenouil sauvage, de pignons, de raisins secs et de safran n'est pas un plat "italien" au sens étroit. C'est un plat de carrefour, un plat de port, exactement le type de cuisine qu'Al Idrissi aurait pu croiser en se promenant dans les marchés de la ville.

Qu'est-ce que la Tabula Rogeriana ?

La Tabula Rogeriana est l'œuvre cartographique maîtresse d'Al Idrissi, achevée en 1154 à Palerme sur commande de Roger II : c'est l'une des représentations géographiques les plus précises et complètes du monde médiéval.

Concrètement, la Tabula Rogeriana se compose de soixante-dix cartes régionales accompagnées d'un texte géographique détaillé décrivant les pays, les villes, les routes commerciales, les productions locales et les mœurs des peuples. L'ensemble s'intitule officiellement Nuzhat al-mushtaq fi ikhtiraq al-afaq, mais elle est entrée dans l'histoire sous le nom de "Livre de Roger" (Kitab Rujar) ou "Tabula Rogeriana".

CaractéristiqueDétail
Date d'achèvement1154
Lieu de créationPalerme, Sicile
CommanditaireRoger II de Sicile
LangueArabe
Nombre de cartes70 cartes régionales + 1 carte générale
OrientationSud en haut (convention arabe)
ConservationBibliothèque nationale de France (Paris), Bodleian Library (Oxford)
Statut UNESCONon inscrit, mais objet d'études académiques majeures
Ce qui rend la Tabula Rogeriana particulièrement précieuse pour l'histoire de la gastronomie, c'est précisément son caractère encyclopédique : Al Idrissi ne se contente pas de dessiner des côtes. Il note ce que les régions produisent, ce qu'elles exportent, comment les habitants se nourrissent. C'est une source historique de premier plan pour comprendre les flux alimentaires de la Méditerranée du XIIe siècle. Étal de marché traditionnel sicilien au marché du Capo à Palerme présentant des produits hérités de la période arabo-normande d'Al Idrissi : pasta, safran, câpres, bottarga et agrumes

Comment l'héritage d'Al Idrissi se lit encore dans la gastronomie sicilienne ?

L'héritage d'Al Idrissi se lit encore dans la gastronomie sicilienne à travers des préparations, des produits et des techniques directement héritées de la période arabo-normande qu'il a documentée et vécue.

Quand je parcours les étals du marché du Capo à Palerme — ce que je fais à chaque fois que je descends en Sicile pour mes achats d'épicerie fine —, je vois littéralement la carte d'Al Idrissi prendre vie sous mes yeux. Les produits qu'il décrit au XIIe siècle sont toujours là, à peine changés.

La pasta di Gragnano et ses cousines siciliennes : la production industrielle de pasta séchée qu'Al Idrissi a observée à Trabia a progressivement migré vers d'autres centres de production, notamment Gragnano en Campanie, qui reste aujourd'hui la capitale mondiale de la pasta IGP. Chez saveurs-italiennes.com, nous importons des pasta artisanales de Gragnano dont la logique de production — blé dur, bronze, séchage lent — est directement héritière de ce savoir-faire médiéval.

Les épices arabes dans la cuisine sicilienne : la pasta con le sarde, le cous cous di pesce de Trapani, la caponata avec ses raisins secs et ses câpres — toutes ces préparations portent l'empreinte arabe qu'Al Idrissi aurait reconnue. La cannelle dans les plats salés siciliens, le safran dans les bouillons de poisson, le miel mêlé aux noix dans les desserts : autant de marqueurs d'une culture culinaire que les Arabes ont laissée en héritage à la Sicile.

Les agrumes de Sicile : Al Idrissi mentionne dans son encyclopédie la présence d'oranges et de citrons en Sicile, fruits que les Arabes avaient introduits sur l'île. Aujourd'hui encore, les citrons de Sicile IGP et les oranges sanguines dell'Etna DOP comptent parmi les produits italiens les plus exportés. Vous pouvez d'ailleurs retrouver des produits siciliens authentiques sur saveurs-italiennes.com, sélectionnés directement auprès de producteurs locaux.

Al Idrissi et la transmission des savoirs culinaires arabes en Italie

La transmission des savoirs culinaires arabes en Italie passe en grande partie par la Sicile normande, et Al Idrissi en est à la fois le témoin et le vecteur intellectuel : son œuvre a contribué à diffuser la connaissance de ces techniques dans le monde savant médiéval.

Il faut comprendre que la Méditerranée du XIIe siècle est un espace d'échanges intenses. Les marchands arabes, berbères, génois, pisans et vénitiens circulent constamment. Les techniques culinaires voyagent avec les marchandises. Al Idrissi, par son encyclopédie, offre une photographie unique de ces flux.

Parmi les transmissions les plus significatives qu'il documente ou que son époque illustre :

  • La fabrication de pâtes séchées : technique probablement d'origine perse ou arabe, acclimatée en Sicile, puis diffusée vers le continent italien
  • L'usage du blé dur (triticum durum) pour les pâtes : contrairement au blé tendre des pâtes fraîches d'Europe du Nord, le blé dur — cultivé dans les régions arides du Maghreb et de Sicile — donne des pâtes qui supportent le séchage et la conservation longue durée
  • Les techniques de conservation par le sel et le séchage : le bottarga sicilien (œufs de mulet séché et salé) est directement héritier de techniques arabo-méditerranéennes
  • L'usage du safran dans les préparations culinaires : introduit par les Arabes, encore présent dans les risottos milanais et les plats siciliens
Ce qui me frappe dans cette histoire, c'est que nous mangeons quotidiennement le fruit de ces échanges sans le savoir. Chaque fois que je cuis des spaghetti — même achetés dans un supermarché banal —, je suis dans la continuité d'une chaîne qui remonte à Trabia au XIIe siècle, aux artisans qu'Al Idrissi a observés rouler leurs filaments de pâte au soleil sicilien.

Ma mère piémontaise, quand elle préparait ses tajarin — ces pâtes aux œufs ultra-fines typiques du Piémont —, ne savait pas qu'elle participait à une tradition en partie façonnée par des siècles d'échanges méditerranéens. Mais c'est exactement ça, la force de la cuisine italienne : elle absorbe, transforme, adapte, et finit par rendre méconnaissable ce qu'elle a emprunté, jusqu'à en faire quelque chose de profondément sien.

Questions fréquentes

Q: Qui était Al Idrissi en résumé ? R: Al Idrissi (vers 1100-1165) était un géographe et cartographe arabe né à Ceuta, qui a passé une grande partie de sa vie à la cour normande de Roger II de Sicile. Il est l'auteur de la Tabula Rogeriana (1154), l'une des cartes les plus précises du monde médiéval, et l'un des premiers à mentionner par écrit la production de pasta en Sicile.

Q: Quel est le lien entre Al Idrissi et la pasta ? R: Dans son encyclopédie géographique de 1154, Al Idrissi décrit la production d'itriyya (pâtes filamentaires séchées) à Trabia, près de Palerme, exportée par bateaux vers l'Italie et l'Afrique du Nord. C'est l'une des premières mentions écrites connues d'une pasta industrielle dans l'histoire.

Q: Qu'est-ce que l'itriyya mentionnée par Al Idrissi ? R: L'itriyya est un terme arabe médiéval désignant des filaments de pâte à base de blé dur, séchés au soleil. Elle est considérée comme l'ancêtre des vermicelles et plus généralement des pâtes sèches italiennes. Sa production en Sicile au XIIe siècle témoigne du rôle des Arabes dans la diffusion des techniques de fabrication de pasta en Méditerranée.

Q: Pourquoi Al Idrissi vivait-il en Sicile normande ? R: Le roi normand Roger II de Sicile, monarque cultivé et pragmatique, a invité Al Idrissi à Palerme pour sa réputation d'érudit et de géographe. La cour normande de Sicile était l'une des plus ouvertes d'Europe, où cohabitaient savants arabes, grecs et latins. Al Idrissi y a travaillé pendant environ quinze ans.

Q: Où peut-on voir la Tabula Rogeriana aujourd'hui ? R: Des copies de la Tabula Rogeriana sont conservées dans plusieurs grandes bibliothèques européennes, notamment la Bibliothèque nationale de France à Paris et la Bodleian Library à Oxford. Des reproductions numériques sont également accessibles via des programmes de numérisation universitaires.

Q: Quels produits siciliens hérités de l'époque d'Al Idrissi peut-on trouver aujourd'hui ? R: La pasta de blé dur, les agrumes siciliens (citrons et oranges sanguines), la bottarga, les câpres de Pantelleria, le sel de Trapani et les épices comme le safran et la cannelle dans les plats siciliens sont tous des héritages directs de la période arabo-normande qu'Al Idrissi a documentée.

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Chiara Romano — Autrice culinaire et importatrice d'épicerie fine à Lyon. Née d'une mère piémontaise et d'un père lyonnais, Chiara explore les racines profondes de la cuisine italienne à travers ses produits, ses gestes et ses histoires.

Chiara Romano

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